Après ça, vous ne verrez plus votre coiffeur pareil
Et si on prenait la légèreté au sérieux ?
Je ne sais pas vous, mais moi, j’adore ma coiffeuse. Je me retrouve souvent à lui raconter des choses assez perso. Il y a entre nous une vraie familiarité, une confiance que j’aurais du mal à expliquer.
Ce n’est ni une simple prestataire de service, ni une amie. Pourtant il y a un lien entre nous. Comment le qualifier ? Quelle fonction a-t-il dans ma vie ?
Ce type de lien est ce qu’on a appelé, dans une enquête à laquelle j’ai contribué avec Destin Commun (Enquête Fraternels professionnels) : les liens légers.
Ni des liens forts (vos amis, famille, collègues proches etc.), ni des liens faibles (connaissances qu’on croise rarement). Mais des relations régulières, répétées, qui créent une familiarité, sans lien profond.
Ce sont ces liens qu’on entretient avec notre coiffeur. Notre pharmacien. Notre boulanger. Le barman de notre QG etc.
Nous les connaissons sans les connaître.
Sans savoir que ce qu'ils portent est parfois lourd : raser les cheveux d'une personne qui est en chimio, recevoir un témoignage d'inceste, faire face aux incivilités ou à la précarité...
Vous connaissez mon truc : les bulles, les fractures, les gens qui ne se parlent plus. Et les mécanismes invisibles qui font tenir la société malgré tout.
Ces métiers-là sont l’un de ces mécanismes. Ils jouent un rôle absolument clef dans la cohésion de notre société. Ils créent de la confiance diffuse. Un sentiment d’appartenance à un quartier, à un village, à quelque chose de plus grand que soi. Pas avec de grands mots ou grands plans d’action. Juste par répétition, régularité, présence.
Le problème ? On ne les reconnaît pas. Ni symboliquement, ni économiquement.
Dans cette édition, je vous propose justement de les regarder vraiment et de :
découvrir l’envers du décor de ce que vous voyez quand vous allez acheter votre baguette, vous faire couper les cheveux, acheter vos médicaments, relever votre courrier etc .
vous demander quels sont vos liens légers et comment vous en prenez soin.
J’ai eu beaucoup de plaisir à contribuer à cette enquête publiée par Destin Commun et joliment intitulée “Fraternels professionnels” en analysant des heures de focus groups avec des professionnels du lien léger partout en France.
Je vous fais ici un petit recap des éléments clefs de l’enquête et des verbatims qui m'ont marquée :
1️⃣ Les professionnels du lien léger remplissent bien plus qu’une fonction marchande
- Artisans de la cohésion sociale : facilitateurs d’une confiance diffuse en autrui, ils permettent de se sentir appartenir à un quartier, un village, voire à la société.
- Travailleurs sociaux de l’ombre : bien souvent, ils deviennent des repères, des relais d’information, et parfois de véritables soutiens pour les habitants les moins reliés.
- Sans y avoir été vraiment formés, ils remplissent des rôles proches de ceux des métiers du “care”, notamment dans les situations de vulnérabilité : maladie, deuil, fragilité psychologique.
« On n’en parle pas du tout en formation. Quand on doit couper les cheveux à des gens qui vont perdre leurs cheveux, quand il faut tout enlever, ça, on n’est pas formé à ça. Il y a plein de formations qu’on pourrait avoir. Je dirais même qu’il manque à notre formation des cours de psychologie... » Jennifer, 41 ans, coiffeuse, Maine-et-Loire
« Moi, j’ai une bénéficiaire, je suis devenue sa tutrice. Elle n’avait pas de famille. Donc, j’ai dû démissionner, parce qu’on ne peut pas être tuteur si on est employé par la personne. C’est devenu un peu ma mamie de cœur, et maintenant, je suis sa tutrice légale. » Aurélie, 41 ans, auxiliaire de vie à domicile, Nord
« Nous, on nous voit comme femmes de ménage, mais il n’y a pas que ça. Parce que oui, on fait le ménage, mais il y a des personnes qui sont seules et leur propre famille ne prennent même pas soin d’eux. On est aussi un soutien moral pour certaines personnes. » Eugénie, 38 ans, aide ménagère, Sarthe
2️⃣ Ces métiers font face à de multiples difficultés
Pression à la rentabilité qui comprime le temps disponible pour la relation, clients impatients et absorbés par leurs écrans, pénibilité physique, horaires décalés, fatigue émotionnelle, climat tendu et moins propice à la relation, automatisation et émergence de l’IA…
« C’est vrai qu’il y a quand même pas mal d’incivilités dans le commerce. Des grosses, des petites incivilités. Il y a des gens qui ne s’en rendent même pas compte. C’est très courant en tout cas. » Stéphanie, 29 ans, commerçante, Seine-Saint-Denis
« Les gens ne savent pas qu’on est levés depuis cinq heures du matin.» Frédéric, 39 ans, Hauts-de-Seine, facteur
« Toxicomanie, violence, viol, inceste… J’étais au courant de choses vraiment, vraiment graves. Une dame, elle avait envie de parler et je me demandais ce que je devais en faire, si je devais le garder pour moi comme un curé ou pas. On se pose beaucoup de questions à ce moment-là. J’ai rien dénoncé, j’ai rien dénoncé. Mais j’en ai parlé aux assistantes sociales, j’en ai parlé aux enseignants. Mais j’ai pas dénoncé d’un point de vue juridique. » Christine, 55 ans, pharmacienne, Gard
« Des fois, des gens qui passent à la caisse, ils sont en train de téléphoner, on leur parle, on leur dit bonjour, ils ne répondent pas. En fait, ils sont tellement occupés dans leur téléphone à parler qu’ils ne se rendent pas compte, ils ne disent pas bonjour, ils ne regardent rien. Après, c’est vrai, c’est peut-être important, mais bon, il y a quelqu’un en face… » Stéphanie, 29 ans, commerçante, Seine-Saint-Denis
3️⃣ Ce dont ils souffrent le plus : le manque de reconnaissance sociale, symbolique et économique malgré leur forte utilité sociale…
Leurs compétences — dextérité, mémoire, régulation émotionnelle, lecture des gens — sont considérées comme “naturelles”. Pas comme du travail.
« Même dans les jeux de société, par exemple, comme Blanc Manger Coco, il y a une réponse “CAP coiffure”. Moi, j’ai un peu de mal. Je trouve que ce n’est pas parce qu’on est coiffeuse qu’on a un petit pois dans la tête. » Jennifer, 41 ans, coiffeuse, Maine-et-Loire
4️⃣ La meilleure nouvelle de l’enquête : malgré le climat social tendu, ils continuent à porter largement un regard positif sur notre société.
« Moi, je trouve que c’est quand même bien plus relax que ce qu’on nous montre à la télévision. Les gens sont bien plus cools et moins moroses que ce qu’on veut bien nous faire croire. » Camille, 45 ans, coiffeuse
ALORS ON FAIT QUOI DE TOUT ÇA ?
Il est temps de prendre au sérieux ces métiers des liens légers et de reconnaître qu’ils sont essentiels à notre société.
👉 Pour ça, on a dessiné plusieurs pistes d’action :
1. Mieux reconnaître. Pas seulement en applaudissant (on a vu ce que ça n’a duré après le Covid…). Mais vraiment : revaloriser les salaires, interroger les biais — ces métiers sont massivement féminisés et dévalorisés en partie pour ça. Et reconnaître que gérer des clients, détecter une fragilité, désamorcer un conflit dans la file d’attente, ce sont de vraies compétences — pas des dispositions “naturelles”.
2. Protéger le temps relationnel. Arrêter de traiter les cinq minutes de conversation comme une perte de productivité. Dans les conventions collectives, dans les indicateurs de performance, dans les choix d’organisation — inclure le temps du lien comme du travail à part entière. Et ne pas laisser le numérique devenir la seule modalité de contact.
3. Former et soutenir. Ces professionnels gèrent des situations que personne ne leur a appris à gérer : témoignages de violence, deuil, chimio, conflits entre clients. Leur donner des outils, des formations, des espaces pour souffler et réfléchir entre pairs — sans que ça repose uniquement sur leur intuition et leur capacité à tenir.
4. Maintenir les lieux physiques. Le lien léger a besoin d’espaces physiques pour exister. Les commerces de proximité ferment, les bureaux de poste aussi. Soutenir les programmes de revitalisation des centres-bourgs, les tiers-lieux, les commerces multiservices — ce n’est pas de la nostalgie, c’est de la politique de cohésion sociale.
P.S. Si vous avez quelqu’un dans votre entourage pour qui cette question ferait sens — transmettez-leur. Ce genre d’enquête mérite de sortir des cercles habituels.
Bravo à Clémentine Guilbaud Demaison et Laurence de Nervaux pour ce travail.
C’est à vous !
Un peu de matière à réflexion
Et vous, c’est qui votre “lien léger” le plus important ? Celui dont vous vous rendriez compte qu’il manque si du jour au lendemain il disparaissait ?
À l’inverse, dans votre quotidien, y a-t-il des gens que vous voyez régulièrement depuis des années sans vraiment les voir ?
Avez-vous déjà raconté quelque chose de personnel à un professionnel des liens légers ? Pourquoi eux et pas d’autres ?
Après une vraie interaction avec votre boulanger, votre pharmacien, votre facteur — pas juste un échange fonctionnel, mais un moment où quelque chose s'est passé — vous sentez-vous différent ? Et si oui comment ?
Et maintenant on agit
Quelques idées…
Ranger son téléphone pendant l’échange avec vos professionnels du lien léger. Juste ça.
Demander comment ça va et attendre la vraie réponse
Apprendre un prénom. L’utiliser la fois suivante.
Laisser un avis Google (2 minutes, ça change leur algorithme de visibilité)
Partager l'étude à quelqu'un qui travaille dans l'un de ces métiers. Pas pour "les informer" — pour leur dire : quelqu'un a pris le temps de vous regarder vraiment.
Si vous gérez une équipe ou une organisation : posez-vous la question de savoir si vous mesurez le "temps du lien" ou si vous le traitez comme du temps perdu.
N’hésitez pas à partager vos réponses et expériences !
Déjà + de 3000 inscrits à ma masterclasse sur l’art de se confronter sans s’affronter !
J’ai sorti il y a quelques semaines ma masterclasse sur l’art de la confrontation positive comme antidote à la polarisation de notre société sur la plateforme Sator.
En gros, il s’agit de comprendre comment dépolariser notre société sans se dépolitiser, savoir comment se positionner en tant que personne ou orga et maîtriser l’art de se confronter sans s’affronter dans des contextes aussi bien perso que pro ou citoyen.
10 épisodes de 20 min entre théorie, analyse systémique, exemples concrets et outils pratiques.
Le 1er épisode est gratuit si vous voulez tester :
Et la masterclasse en entier est à retrouver sur la plateforme Sator sur laquelle vous retrouverez plein d’autres cours en ligne passionnants.
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Bonjour Clara,
Merci pour cette NL et ton travail plus globalement :)
Je partage collectivement une idée, très en lien avec le sujet que tu as mis en avant ojd.
Réaliser un podcast (ou autre support) sur les "Derniers de cordée", tous ces métiers en lien avec la population civile, qui facilitent nos relations et sont le pouls de notre société (ex : facteurs, caissiers/caissières, taxis, livreurs, coiffeurs/coiffeuses, etc. etc.). On a tendance à mettre en avant uniquement les personnes connues ou métiers hors du commun alors que cela pourrait être l'occasion d'observer des tendances, une évolution des comportements, remettre la lumière sur ce qu'on ne voit pas forcément alors que nous le vivons tous et qui semble être souligné dans cette étude. Cela pourrait permettre de sensibiliser, revaloriser ces métiers et avoir des retours d'expérience du terrain et incarnés sur l'évolution de nos rapports humains.
J'adore le concept du lien léger. Une ancienne journaliste que je suis (@rojospinks) avait expliqué une idée similaire au moment du confinement - ces liens légers sont si importants et m'avait manqué encore plus que ma famille et mes amis au moment du Covid